Climat

Rapport spécial du GIEC sur les conséquences d’un réchauffement planétaire de 1,5 °C

Le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) a publié le 8 octobre 2018 un rapport spécial sur les conséquences d’un réchauffement planétaire de 1,5°C. Il sera au menu de la Conférence sur les changements climatiques prévue au mois de décembre en Pologne pour faire le point sur l’Accord de Paris. Au coeur du rapport, on trouve les estimations du budget carbone compatibles avec un réchauffement de 1,5°C. De nouveaux calculs montrent que la marge est un peu plus importante que les estimations précédentes.

Du point de vue des lois de la physique et de la chimie, la limitation du réchauffement planétaire à 1,5 ºC est possible, mais il faudrait, pour la réaliser, des changements sans précédent, d’après le GIEC. Le rapport met en avant qu’au rythme actuel, le seuil de 1,5°C serait atteint entre 2030 et 2052.

Malgré cette mise en garde, la dernière analyse du GIEC est un peu plus optimiste que les évaluations précédentes. De nouvelles estimations du budget carbone montrent qu’il reste un peu plus de temps que prévu avant d’arriver à 1,5°C, tout en reconnaissant qu’il y a encore des incertitudes.

Rappelons que l’Accord de Paris adopté en 2015 vise à contenir l’élévation de la température moyenne de la planète nettement en dessous de 2°C par rapport aux niveaux préindustriels et à poursuivre l’action menée pour limiter la hausse à 1,5°C par rapport aux niveaux préindustriels.

Le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat vient de publier un rapport spécial, le « SR15 », sur les effets du réchauffement planétaire de 1,5°C par rapport aux niveaux préindustriels. Il s’agit de montrer l’intérêt, et la possibilité de limiter le réchauffement à 1,5 ºC par rapport à l’objectif moins ambitieux de 2°C.

Pour que cette limitation à 1,5°C soit possible, les émissions mondiales nettes de dioxyde de carbone (CO2) d’origine anthropique devraient être réduites d’environ 45 % par rapport aux niveaux de 2010 d’ici à 2030, nous dit le SR15. Il faudrait atteindre un bilan nul des émissions aux alentours de 2050, ce qui signifie que les émissions restantes devraient être compensées en éliminant du CO2 de l’atmosphère.

Le rapport suggère que pour avoir de bonnes chances (66%) de limiter le réchauffement à 1,5°C au-dessus des niveaux préindustriels, il ne faudra pas émettre plus de 570 GtCO2 à compter de 2018. Pour avoir 50% de chance de limiter le réchauffement à 1,5°C, le budget restant est de 770 GtCO2. Sachant que les émissions actuelles sont d’environ 42 GtCO2 par an.  On peut voir ci-dessous le tableau présenté par le GIEC dans le SR15 :

SR15 - copie

Source : GIEC SR15 (2018).

A l’horizon 2100, il faut en outre savoir que 100 GtCO2 supplémentaires pourraient être larguées à la faveur du dégel du permafrost. Ce qui réduirait d’autant le budget restant.

Sans compter le potentiel du permafrost, il reste donc 18 ans d’émissions au rythme actuel pour avoir 50% de chances de rester sous les 1,5°C ou 13 ans d’émissions pour avoir 66% de chances de ne pas franchir ce seuil.

Depuis le dernier grand rapport du GIEC (AR5) publié en 2013, plusieurs approches ont été proposées pour estimer les bilans carbone compatibles avec une température de 1,5°C ou 2°C. La plupart de ces analyses reposent sur la relation linéaire entre le pic global de température et les émissions cumulées de carbone (la réponse climatique transitoire aux effets cumulatifs émissions de carbone, TCRE) alors que d’autres fondent leurs estimations sur la sensibilité climatique à l’équilibre (prenant en compte des rétroactions à moyen terme).

Les bilans carbone peuvent être tirés d’expériences portant uniquement sur le CO2, ainsi que de scénarios multi-gaz et aérosols. Les forçages climatiques autres que le CO2 ont tendance à amplifier le réchauffement futur.

Pour améliorer les estimations tirées des modèles dans l’AR5, ce nouveau rapport utilise les observations pour évaluer  le budget carbone restant. Les estimations du budget carbone compatibles avec 1,5°C et 2°C montrent que la marge est plus importante que  dans l’AR5.

Dans l’AR5, il s’agissait d’illustrer la relation linéaire globale entre le réchauffement et les émissions cumulatives de carbone dans les modèles CMIP5 depuis 1870. L’objectif n’était donc pas précisément de quantifier les bilans carbone résiduels par rapport au présent.

Quelle méthode était présentée dans l’AR5  ? Calculer un budget de 1,5°C pour les émissions de carbone à partir de 1870 puis soustraire les émissions cumulatives historiques estimées à ce jour, pour estimer le budget restant.

Les émissions cumulatives dans environ la moitié des modèles n’atteignent pas 545 GtC avant 2020 alors que ce niveau a été atteint en 2015 dans la réalité. Au moment où les émissions cumulatives de CO2 atteignent dans les modèles le niveau réellement relevé en 2015, les températures estimées sont de 0,3° C plus élevées que les observations.

Dans le SR15, le bilan carbone restant est estimé à partir du calcul de la quantité d’émissions de CO2 cohérente avec une quantité supplémentaire admissible de réchauffement. Ici, le réchauffement autorisé est un seuil de réchauffement de 1,5 °C moins le réchauffement actuel pris comme la moyenne 2006-2015. Le budget prend en compte la contribution estimée des forçages autres que le CO2.

Le nouveau rapport SR15 utilise les mêmes fondements scientifiques que l’AR5. Il s’agit de la réponse transitoire du climat aux émissions cumulées de CO2 (TCRE). C’est la variation de température  par unité d’émissions cumulées de CO2. L’avantage de la TCRE, un concept qui s’est imposé ces dernières années, est que chaque tonne de CO2 apporte le même réchauffement, peut importe quand elle est émise.

La TCRE utilisé dans le SR15 est le même que dans l’AR5, soit 0.2–0.7°C par 1000 GtCO2, et donc une estimation centrale de 0,45°C pour 1000 GtCO2.

Avec une hausse des températures de 0,87°C entre 1850-1900 et 2006-2015,  il faut un réchauffement supplémentaire de 0,63 °C pour atteindre une augmentation de la température moyenne globale de 1,5°C par rapport à la période préindustrielle.

Le bilan carbone restant est estimé à 1100, 770 et 570 GtCO2 pour les 33e, 50e et 67e centiles de TCRE. Pour les émissions autre que le CO2, le forçage contribue environ à +0,15°C supplémentaires à partir de 2006-2015 (réduisant le budget carbone de 320 GtCO2). Suivant l’AR5, le budget restant à compter de 2018 aurait été de 120 GtCO2 pour avoir 66% de chances d’éviter les 1,5°C. C dernier chiffre est une adaptation du tableau ci-dessous.

AR5 budget - copie

Budget carbone. Source : SYR AR5/IPCC.

D’après une étude publiée en mai 2017, des scientifiques de l’Université de Melbourne, annonçaient que la température mondiale pourrait dépasser la barre des 1,5 °C  dès 2026 si un mode de variabilité naturelle connu sous le nom d’Interdecadal Pacific Oscillation (IPO) passait à une phase positive. C’est ce que les modèles pouvaient prévoir avec le concours de la variabilité naturelle. Avec une IPO dans une phase négative, le franchissement était censé être reporté de 5 ans, avec franchissement du seuil en 2031.

Le rapport Réchauffement planétaire de 1,5ºC est le premier d’une série de rapports spéciaux qui seront élaborés par le GIEC dans le cadre de son sixième cycle d’évaluation. L’année prochaine, le GIEC publiera le Rapport spécial sur l’océan et la cryosphère dans le contexte du changement climatique, ainsi que Changement climatique et terres émergées, lequel portera sur les incidences des changements climatiques sur l’utilisation des terres.

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Catégories :Climat

9 réponses »

  1. Bonjour Johan,
    Le SR15 mentionne entre autre « qu’il faudrait atteindre un bilan nul des émissions aux alentours de 2050, ce qui signifie que les émissions restantes devraient être COMPENSÉES en éliminant du CO2 de l’atmosphère ». Pour mieux comprendre, est-il précisé dans ce rapport, comment on envisage faire cette compensation en éliminant du CO2 de l’atmosphère ? Par de la géo-ingénierie ?? https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1118596/geo-ingenierie-solution-changement-climat

      • Le rapport envisage plus les puits naturels (reforestation, gestion des sols agricoles, etc.) que la géo-ingénierie dont le rapport souligne les grandes incertitudes liées à des techniques dont il précise qu’elles n’ont pas encore fait la démonstration de leur faisabilité à l’échelle industrielle.

        Plus exactement :
        – les scénarios d’émissions 3 et 4 sont grosso modo respectivement un remplacement tôt et très rapide des énergies fossiles par des énergies bas carbone (scénario 3) ou plus retardé mais très rapide aussi qui conduit à un court overshooting des 1.5°C (scénario 4)
        – ils restent des scénarios très volontaires et complètement irréalistes (les centrales à charbon chinoises et indiennes sont prévues pour fonctionner au moins 50 ans)
        – ces deux scénarios montrent que l’action sur les énergies seules, même très volontaire, n’est pas suffisante et qu’il y a besoin de massivement recourir à des techniques de géo-ingénierie pour équilibrer le bilan carbone
        – les scénarios 1 et 2 correspondent à un remplacement très tôt et très rapide des énergies carbonées et un changement global de mode de production agricole, l’arrêt des échanges internationaux, ainsi que l’organisation d’une récession mondiale massive et volontaire afin d’orienter production et consommation à la baisse.

        Bref, après lecture il me semble que le rapport est plus un exercice intellectuel qu’une road map, le contexte international actuel étant à l’exact opposé de la tendance qu’il faudrait adopter pour limiter le réchauffement à 1.5°C (et même à 2°C d’ailleurs).

        • La géo-ingénierie est quand même abordée dans le rapport :
          – Un chapitre est consacré à la fertilisation des océans (4.3.7.6) : « There is limited evidence and low agreement on the readiness of this technology to
          contribute to rapid decarbonisation »
          – Un autre à la modification du rayonnement solaire (4.3.8) : Stratospheric aerosol injection ; Marine cloud brightening ; Cirrus cloud thinning ; Ground-based albedo modification. Conclusion : « Solar radiation modification could reduce some of the global risks of climate change related to temperature rise (Izrael et al., 2014; MacMartin et al., 2014), rate of sea level rise (Moore et al., 2010), sea-ice loss (Berdahl et al., 2014) and frequency of extreme storms in the North Atlantic and heatwaves in Europe (Jones et al., 2018). SRM also holds risks of changing precipitation and ozone concentrations and potentially reductions in biodiversity (Pitari et al., 2014; Visioni et al., 2017a; Trisos et al., 2018). Literature only supports SRM as a supplement to deep mitigation, for example in overshoot scenarios (Smith and Rasch, 2013; MacMartin et al., 2018).
          Pour l’injection d’aérosols dans la stratosphère (un peu à la manière des grosses éruptions volcaniques) : « there is high agreement that aircrafts after some modifications could inject millions of tons of SO2
          in the lower stratosphere (~20 km; (Davidson et al., 2012; McClellan et al., 2012; Irvine et al., 2016). »

          Le rapport aborde également la question du coût de ces méthodes et l’aspect éthique. Je laisse à l’interprétation de chacun la conclusion suivante : « The general public can be characterised as ignorant and worried about Solar radiation modification (Carr et al., 2013; Parkhill et al., 2013; Wibeck et al., 2017). An emerging literature discusses public perception of SRM, showing a lack of knowledge and unstable opinions (Scheer and Renn, 2014). The perception of controllability affects legitimacy and public acceptability of SRM experiments (Bellamy et al., 2017). »

          • Exact et merci pour les extraits Johan, ça confirme que le GIEC reste dubitatif quant à la faisabilité et méfiant sur les risques encourus si l’on appliquait ces techniques à large échelle.
            Pour l’ensemencement au fer des océans, de mémoire, les expériences menées dans les années 90 ont donné des résultats plus que décevant en terme de rendement.
            Pour la séquestration géologique du carbone, même chose.
            L’ensemencement des nuages aux aérosols souffrés et autres iodures, ça se pratique depuis les années 60, notamment pendant la guerre du Vietnam ou avant les grandes compétitions sportives type JO, pour assurer un temps clair, mais les organisateurs n’en font pas la promotion, faute d’acceptation par le public (ce qui peut se comprendre à mon avis).
            En conclusion, les scénarios 3 & 4 de ce rapport, en recourant autant aux BECCS pour équilibrer le bilan, tout en émettant autant de réserves sur leur mise en œuvre, me semblent plutôt schizophrènes.

          • En ce qui concerne la géo-ingénierie deux remarques :

            1/ nous en faisons depuis 150 ans maintenant en injectant dans l’atmosphère d’importantes quantités de CO2 (entre autres) ce qui a eu pour effet d’augmenter la température globale d’environ 1 degré Celsius, si ce n’est pas de la géo-ingénierie qu’est-ce ?

            2/ en entendant ou en voyant écrit le mot géo-ingénierie je ne peux pas m’empêcher de revoir mentalement le dessin animé de Walt-Disney sur la musique de Paul Dukas, l’Apprenti Sorcier ; la danse des balais et des seaux d’eau incontrôlables, voilà le résultat que j’imagine si on s’amuse à jouer à ce petit jeu.

            • On ne touche pas à la religion dominante ! Et on ne doit pas insister sur le fait que la technologie existe depuis plusieurs millions d’années (comme la baleine, depuis l’oligocène, pour ensemencer le fer dans les océans) sans insister sur l’effroyable image du retour dans le passé pour frapper les esprits.
              De tous les projets incroyablement complexes échafaudées par de brillantes personnes, j’y vois surtout un piège qui peut encore très mal tourner. Ou pour paraphraser Chirac, cela volera encore en escadrille.

              L’aspect « acceptabilité » revient simplement à réduire de tels projets à une question technique dont les peuples n’auront pas à être saisis sur toute question ou modalité d’application, car non expert – en terme simples : circulez y a rien à voir, les technocrates s’occupent de tout pour le bien de tous – soit rien de démocratique là-dedans. Ce n’est que bien après devant le fait accompli qu’on pourra enfin juger s’il était opportun d’acquiescer ou de casser la baraque, mais il serait tellement coûteux de revenir en arrière que nous n’y songerions même plus. Fuite en avant, as usual.
              Le coté technique, bien sûr, nous avons déjà un aperçu des dégâts profonds causés par les technologies d’aujourd’hui pour réparer les dégâts des technologies de la veille. Combien de temps pour cette nouvelle dépendance ? Ad [vitam] æternam ? Les promesses de chaque « révolutions » étaient les mêmes. On se demande bien pourquoi il en serait différent dès à présent…

              On peut parfaitement s’interroger ce à quoi tout cela pourra-t-il mener ou plutôt inciter. À part la réponse facile de l’écofascisme. Le paradoxe de Jevons qui s’est remarquablement bien vérifié pourrait simplement nous pousser à continuer nos émissions de CO₂, en jugulant savamment avec les SRM et autres enfouissement hasardeux style « Bures », tout en continuant à réduire hectare par hectare la surface terrestre à un plan d’urbanisation (hauts lieu de vie à plusieurs dizaines de millions d’individus les uns sur les autres), à quelques monocultures (ces fantastiques puits de CO₂ et fontaines de biodiversité) et quelques mines pour extraire de quoi entretenir la croissance effréné de la civilisation occidentale avec son dernier mégaplan de sauvetage technique avant le prochain dérapage. Et j’ignore jusqu’où, et quand. Si quelqu’un à des certitudes ou quelques prévisions bien senties sur ce sujet, je suis tout ouïe (l’exercice des dystopies est plus stimulant ;)).

  2. Bonjour, outre le fait que le rapport s’appuie sur la géo ingénierie, un autre fait m’inquète : que veut dire le pourcentage de chance ? Avoir 50 pour-cent de chance de limiter l’augmentation est loin d’être une certitude. Et si on dépasse, quelle est la marge d’erreur ?

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