Infrastructure et résilience : le prix du béton sans mémoire
Les villes, les routes, les ponts et les ports -ces éléments familiers de nos quotidiens bétonnés- devraient résister aux coups de boutoir du climat. Pourtant, le Global Infrastructure Resilience Report 2025 ne laisse planer aucun doute : nous construisons encore, en 2025, comme si l’avenir était un reflet du passé.
Le rapport, publié par le Coalition for Disaster Resilient Infrastructure (CDRI), n’est pas une simple compilation technique. Il est un miroir impitoyable tendu aux décideurs publics, aux urbanistes, aux entreprises et aux citoyens, montrant ce qu’ils préfèrent souvent ignorer : la vulnérabilité systémique des infrastructures mondiales.
Une cartographie du désastre annoncé
Prenez l’exemple de l’Afrique. Elle subit 12,7 milliards de dollars de pertes annuelles dues aux catastrophes, dont 70 % proviennent des inondations. L’Ouragan Maria a détruit tout le réseau électrique de Puerto Rico en 2017, et son coût pour la Dominique a dépassé le double du GDP du pays. Car outre la valeur intrinsèque des infrastructures détruites, l’absence d’électricité et des transports provoque des pertes sept fois supérieures pour l’ensemble de l’économie.
Le point positif est que 75 % des infrastructures des pays en voie de développement n’existent pas encore. Elles doivent être construites, et la résilience peut être prévue dès le début, ce qui évitera les pertes de leur destruction.
Des économies entières suspendues à un pylône
L’interconnexion des réseaux rend l’impact des catastrophes d’autant plus pernicieux. Lors de l’hiver 2021 au Texas, la coupure d’électricité due à la tempête Uri a paralysé l’usine de semi-conducteurs de Samsung. Résultat ? Des pertes directes de semi-conducteurs estimées à 360 millions de dollars qui ont provoqué une aggravation mondiale de la pénurie de puces.
De même, en Thaïlande en 2011, une inondation a gelé la chaîne d’approvisionnement automobile mondiale pendant des semaines. Le coût pour l’économie fut bien supérieur aux dégâts visibles. Car ce sont les effets en cascade, invisibles à première vue, qui ruinent durablement les équilibres.
La furie météorologique qui frappe une usine pharmaceutique peut mener à la pénurie de médicaments importants dans un pays entier.
Ce rapport ne présente pas les pertes de production en Chine, qui est frappée par des nombreux événements extrêmes. Leurs chiffres ne sont peut-être pas publiques. Nous savons par contre que les catastrophes s’intensifieront tant que la température terrestre montera.
Reconstruire ou anticiper ?
La reconstruction à l’identique après un désastre est une erreur stratégique trop souvent commise, et un gaspillage. Le rapport montre que les investissements dans la résilience, lorsqu’ils sont réalisés dès la conception, réduisent de moitié les pertes futures. Encore faut-il des politiques de financement, des ingénieurs formés, et une gouvernance intégrée. Aujourd’hui, ni l’un ni l’autre ne sont garantis.
Les normes sont insuffisamment appliquées, les données sur les risques souvent absentes ou cloisonnées. L’infrastructure se conçoit encore par secteurs isolés, sans approche systémique. On bâtit pour le court terme, quand il faudrait penser en décennies climatiques.

La tentation technologique
La technologie, bien sûr, offre des promesses : drones, capteurs, jumeaux numériques, intelligence artificielle. On imagine le rêve du gestionnaire de crise 3.0, survolant une ville inondée avec ses capteurs en nuage et ses modèles de simulation. À Lisbonne, un jumeau numérique a déjà permis de redessiner le système de drainage urbain pour éviter les crues. Les données doivent bien sûr être lisibles, accessibles, et bien intégrées aux processus décisionnels.
Vers une écologie de la résilience
Les solutions basées sur la Nature et les infrastructures hybrides peuvent réduire le risque à bas prix. Certains systèmes qui mêlent nature et ingénierie : parcs inondables, bassins d’orage, mangroves restaurées, sols perméables, toits végétalisés. L’Inde a expérimenté cela dans les Sundarbans, Tokyo avec la canalisation des eaux de pluie excédentaires lors de fortes précipitations vers des réservoirs géants par des tunnels, et leur évacuation dans la rivière par des pompes géantes, et la Chine à Wuhan avec son programme « Sponge City », où des pluies torrentielles ont mené à l’inondation des vastes zones de la ville.
Non seulement ces dispositifs verts réduisent les impacts climatiques, mais ils renforcent les liens sociaux, améliorent la santé mentale, et coûtent moins cher sur le long terme. Ils constituent le début d’une écologie fonctionnelle de la résilience, respectueuse de l’humain et de la Nature.
Malheureusement, les aménagements de Wuhan terminés en 2015 ont montré leurs limites en 2020, où des pluies torrentielles ont provoqué le déferlement du fleuve Yangtsé sur la ville. L’ampleur de l’événement n’a pas été prévue lors de la conception du projet, et ce problème crucial s’est posé des centaines de fois ces dernières années dans le monde. Ici, les chiffres des risques sont basés du scénario RCP8.5 du GIEC, un scénario de réchauffement fort, ce qui semble prudent, mais que les pluies actuelles dépassent parfois. Nous avons besoin d’autres scénarios spécialement pour la gestion du risque.
Pour une politique du possible
Les infrastructures futures doivent être construites dans des zones sûres, résistantes aux catastrophes, et modulaires. Elles peuvent inclure de nombreux détecteurs de dommages et bénéficier de l’observation des drones et des satellites, et des nouveaux matériaux pourraient stocker le CO2 sans en émettre. La résilience doit être intégrée dès la conception, certaines se réparent seules, ou fonctionnent sans la partie endommagée. Les solutions basées sur la Nature apportent des nombreux bénéfices.
L’économie d’un pays repose en grande partie sur la résilience des infrastructures, et s’effondre sans celles-ci. Le coût de l’inaction peut être énorme. Dans le fond, c’est d’un changement culturel dont il s’agit. Il faut faire de la résilience une affaire commune. Une culture de l’anticipation, qui exige non seulement des moyens, mais une vision. Je pense que nous devons suspendre les projets qui seront détruits d’ici dix ou vingt ans. Construire un pont, oui. Mais aussi savoir s’il tiendra debout en 2050.

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