Climat

La perte de glace au Groenland multipliée par six depuis les années 1980

Le Groenland, qui abrite la deuxième plus grande calotte glaciaire de la planète, a perdu de la glace à un rythme accéléré au cours des dernières décennies. Des chercheurs ont pu mesurer une multiplication des pertes par six depuis les années 1970-80 grâce à une reconstruction du bilan de masse remontant à la période antérieure aux données très précises des années 2000. L’étude de près d’un demi-siècle de données montre ainsi que le Groenland contribue de plus en plus à l’élévation du niveau de la mer.

Des chercheurs de l’université d’Irvine, en Californie, dévoilent une nouvelle évaluation de la masse du Groenland qui étend les enregistrements aux 46 dernières années et améliore la précision des mesures de plus de 20%.

Les résultats, publiés dans la revue PNAS montrent que les glaciers du Groenland déversaient environ 51 milliards de tonnes de glace par an dans l’océan entre 1980 et 1990 avant de passer à 286 milliards de tonnes par an entre 2010 et 2018.

Il en résulte que, sur près de 14 millimètres d’augmentation totale du niveau de la mer provoquée par le Groenland depuis 1972, la moitié de celle-ci s’est produite au cours des huit dernières années, d’après les chercheurs. Et les pertes de glace vont probablement s’aggraver.

L’étude reconstruit de manière détaillée le bilan de masse de la calotte glaciaire du Groenland à l’aide d’un relevé complet de l’épaisseur, de l’élévation de la surface, de la vitesse et du bilan de masse de 260 glaciers de 1972 à 2018.

Voici comment le bilan de masse a évolué au cours des dernières décennies :

  • Un gain de masse de +47 ± 21 Gt / a sur 1972–1980
  • Une perte de masse de 51 ± 17 Gt / a sur 1980–1990.
  • Une perte de masse de 41 ± 17 Gt / a sur 1990-2000
  • Une perte de masse de 187 ± 17 Gt / a sur 2000-2010
  • Une perte de masse de 286 ± 20 Gt / a sur 2010-2018, soit six fois plus depuis les années 1980.

Cumulées depuis 1972, les contributions les plus importantes à l’élévation du niveau de la mer ont été enregistrées au nord-ouest (4,4 ± 0,2 mm), au sud-est (3,0 ± 0,3 mm) et au centre-ouest (2,0 ± 0,2 mm), avec un total de 13,7 ± 1,1 mm.

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(A) bassins versants de la calotte groenlandaise et sept régions sur une carte composite de la vitesse de la glace. (B – D) Pour la période 1972-2018, le pourcentage (B) de variation d’épaisseur, (C) l’accélération du flux de glace de chaque bassin et (D) les pertes cumulatives par bassin. La surface de chaque cercle est proportionnelle au changement de décharge de glace provoqué par un changement d’épaisseur (B) ou de vitesse (C); la couleur (bleu / rouge) indique le signe (positif / négatif) du changement d’épaisseur (B), de vitesse (C) et de masse (D). Source : Jérémie Mouginot et al 2019 (PNAS).

La perte de masse est contrôlée à 66% par la dynamique des glaciers (9,1 mm) et à 34 % par le bilan de masse de surface (4,6 mm). Même au cours des années de forte accumulation en surface, l’augmentation du débit des glaciers est restée suffisamment élevée au-dessus de l’équilibre pour maintenir une perte de masse annuelle chaque année depuis 1998.  Car il faut préciser que le bilan de masse de surface n’inclut pas la masse perdue lorsque les glaciers vêlent les icebergs et fondent lorsqu’ils entrent en contact avec de l’eau de mer chaude.

La perte de masse est quantifiée par trois techniques indépendantes utilisant des modifications du volume de glace, de la gravité et des flux entrants / sortants (ou méthode du bilan de masse), pour la période 1992-2016 et 2002-2016.

La méthode gravimétrique ne s’étend pas avant 2002. La méthode du volume de glace ne s’étend pas avant 1992 avec les données satellitaires. Pour prolonger cet enregistrement, les chercheurs ont divisé le Groenland en 260 « bassins » de glace, qu’ils ont étudiés individuellement à l’aide d’une combinaison de mesures directes des changements de glace sur des photos satellites et de modèles informatiques sophistiqués du comportement de la glace.

Comme le montrent les chiffres précédemment cités, les années 1980 semblent constituer un tournant. La tendance est d’autant plus inquiétante qu’elle est associée à une perte de glace de plus en plus significative également en Antarctique. La région antarctique perd également six fois plus de glace qu’il y a quatre décennies. Voici les pertes annuelles par décennie pour l’Antarctique, avec une évolution similaire à celle du Groenland :

  • Une perte de masse de 40 ± 9 Gt /an sur 1979–1990.
  • Une perte de masse de 50 ± 14 Gt /an sur 1989-2000
  • Une perte de masse de 166 ± 18 Gt /an sur 1999-2009
  • Une perte de masse de 252 ± 26 Gt /an sur 2010-2018, soit six fois plus depuis les années 1980, comme au Groenland…
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Balance de masse de glace de l’Antarctique. Source : Rignot et al (2019)/ Pnas.

Le Groenland est la plus grande île du monde, dont de nombreux glaciers s’étendent de la calotte glaciaire centrale jusqu’aux profondeurs de l’océan. Ils s’écoulent dans les fjords, canyons étroits partiellement submergés.

Dans la région centrale de la calotte glaciaire, les données satellites GRACE montrent une légère augmentation de la masse de glace. D’autres mesures suggèrent que cela est dû à une légère augmentation des précipitations / chutes de neige. Des précipitations plus importantes sont justement l’une des conséquences attendues du réchauffement climatique dans certaines régions.

Les chercheurs ont constaté que de 1972 à 1990, le Groenland était plus ou moins en équilibre. Il a perdu de la masse lorsque les glaciers se sont déversés dans la mer et a détaché de gros icebergs, mais il a également récupéré de la masse par les chutes de neige.

La fonte au Groenland vient de différents endroits. Sur les 46 années de l’étude, les pertes les plus importantes proviennent des glaciers Jakobshavn Isbræ au centre-ouest (327 ± 40 Gt), Steenstrup-Dietrichson au nord-ouest (219 ± 11 Gt), Kangerlussuaq au centre-est (158 ± 51 Gt), Humboldt au nord (152 ± 7 Gt), Midgårdgletscher au sud-est (138 ± 5 Gt) et Køge Bugt C au sud-est (119 ± 37 Gt).

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Anomalies cumulées de balance de masse de surface (bleu), débit (D, rouge) et masse (M, violet) en gigatonnes (1 gigatonne = 1 milliard de tonnes) pour la période de 1972 à 2018 pour les sept régions du Groenland et la totalité de la calotte glaciaire: (A) SW, (B) CW, (C) NW, (D) NO, (E) NE, (F) DE, (G) SE et (H) GIS. Source : Jérémie Mouginot et al 2019 (PNAS).

A noter que depuis 2016, Jakobshavn a avancé à nouveau et s’est épaissi. La tendance de long terme au recul est néanmoins importante, comme en attestent les chiffres précités. Les scientifiques pensent que l’inversion de cette tendance n’est peut-être que temporaire , liée à un refroidissement régional des océans.

Ces eaux froides sont liées à un phénomène connu sous le nom d’oscillation nord-atlantique (NAO). L’Atlantique a été temporairement refroidi par la NAO. Le refroidissement des courants sur la côte sud-ouest du Groenland, en 2016, a atteint le Jakobshavn Isbræ. La température de l’océan dans les 250 premiers mètres de la baie s’est abaissée à des niveaux jamais vus depuis le milieu des années 1980. Les observations et la modélisation font remonter les origines de ce refroidissement à une perte de chaleur anormale en hiver dans le courant qui circule dans la moitié sud du Groenland.

Lorsque l’océan Atlantique se réchauffera, le Jakobshavn Isbræ risque de recommencer à fondre rapidement. Durant l’été 2012, ses glaces terminales ont atteint une vitesse de 46 m par jour. Le répit de ces dernières années montre le rôle prépondérant de l’océan sur ce glacier.

Sur le long terme, des températures plus élevées ont tendance à faire fondre plus de glace à la surface du Groenland, des eaux océaniques plus chaudes attaquent également glaciers. Les changements se produisent plus tôt et plus rapidement que ce qui était prévu par les modèles.

À l’avenir, les chercheurs s’attendent à ce que les changements de masse dans la partie nord du Groenland jouent un rôle déterminant dans l’élévation du niveau de la mer.

 

Catégories :Climat, Pôles

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6 réponses »

  1. Bonjour Joan,

    Je voulais une fois de plus vous féliciter pour la très grande qualité de votre blogue et pour le fait de tenir le fort de la vulgarisation scientifique sur les dérèglements climatiques en français. Il existe très peu de site comme le vôtre, la francophonie est clairement en retard par rapport aux anglophones.

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  2. Merci pour L’article.

    Juste une question, je ne comprends pas la légende des derniers graphes :
    « gigatonnes (1 gigatonne = 1012 kg) »
    C’est normal ?

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