Canicules
En été 2022 l’Europe a subi des canicules sans précédent. L’Espagne et la France ont connu des températures exceptionnelles, les 40°C ont été dépassés en Espagne dès juin, et juillet a côtoyé les 50°C. Même la Grande-Bretagne a atteint une température absolument exceptionnelle de 40°C.
Le niveau des fleuves européens a baissé et les transports ont été perturbés. Une telle sécheresse ne s’était pas produite depuis 500 ans, il est même possible que la Loire en France n’ait pas été aussi basse depuis 2000 ans, car aucune chronique ancienne ne mentionne une sécheresse semblable (photos: https://fr.euronews.com/2022/08/10/la-secheresse-en-europe-en-10-photos). La Chine avait aussi a connu la pire sécheresse de ces dernières décennies. Début août 2022, la moitié des Etats-Unis était également touchée. La catastrophe climatique a frappé une grande partie de l’hémisphère Nord.
Cependant l’Europe est particulièrement exposée aux vagues de chaleur. L’augmentation des températures extrêmes y est particulièrement forte depuis 2003, notamment en 2018, 2019, 2020 (et bien sûr 2022 dr). Ces canicules sont causées par la circulation atmosphérique à grande échelle et les changements du courant-jet, la sécheresse du sol, la circulation océanique et les températures de la surface des mers et océans.
Les jours d’extrême chaleur augmentent trois fois plus vite en Europe que dans les latitudes moyennes au niveau mondial. Un double courant-jet séparé en un courant subtropical et un courant arctique cause des vents particulièrement faibles et des températures exceptionnelles au-dessus de l’Europe de l’Ouest, entre 45°N et 65°N (du Sud de la France à la Scandinavie). Ces structures provoquent la formation d’anticyclones de blocage. Une telle configuration avait aussi provoqué la vague de chaleur de l’été 2003 (Nat Com)., et à contribué à celle de 2022 (interview New York Times).
Par ailleurs, les pluies en Espagne et au Portugal se réduisent depuis des années. L’anhydrie touchant ces deux pays est la plus grave depuis mille ans. Les scientifiques ont maintenant compris cette évolution. Le réchauffement climatique se répercute sur l’anticyclone des Açores, qui s’élargit. Il s’étendra probablement encore à mesure que le CO2 atmosphérique augmente. Ce changement réduit les pluies hivernales, particulièrement importantes pour l’agriculture de la péninsule ibérique, et elles diminueront encore. La sécheresse s’y installe donc et amplifie les vagues de chaleur.
En 2021, une canicule stupéfiante s’est abattue sur la Colombie Britannique, au Canada. La température a atteint 49.7°C. Cette valeur semblait étonnante même en tenant compte du réchauffement climatique. Plusieurs chercheurs ont tenté de comprendre comment un tel événement a pu se produire. Il semble que les réchauffement global de 1.1°C inclue des effets locaux qui n’ont pas été assez prévus avant 2021. Le courant-jet fait maintenant des profondes ondulations, emportant l’air tropical loin vers le Nord. Les masses d’air stagnent ce qui prolonge les vagues de chaleur jusqu’à environ un mois. Un autre facteur amplificateur est la sécheresse. La canicule a atteint des tels niveaux car le sol était très sec. L’évaporation aurait modéré les températures. Ces deux caractéristiques pourraient bien se manifester souvent par la suite, les longues vagues de chaleur causeront des sécheresses qui les amplifieront, et le courant-jet pourrait amener des températures particulièrement étonnantes dans les régions tempérées. Cette canicule à 49.7°C reste pour le moment exceptionnelle, mais pourrait se produire tous les dix ans dans les zones tempérées si le réchauffement atteint 2°C (lien).
Les scientifiques alertent sur l’arrivée prévue de vagues de chaleur plus fréquentes et plus intenses que les records européens connus.
Mortalité de 2022
Les vagues de chaleur provoquent une mortalité importante. Joe Biden a récemment indiqué que la chaleur était la première cause de mortalité liée au climat et aux conditions météorologiques aux Etats-Unis, faisant plus de victimes que les inondations et les ouragans. Le président américain a donné des exemples frappants, tel celui d’une femme grièvement brûlée après être tombée de son fauteuil roulant sur le bitume chaud en Arizona, dans le sud-ouest des Etats-Unis.
La vague de chaleur de 2003 a provoqué environ 70 000 décès en Europe. Elle avait aussi aussi attiré l’attention sur le danger, servi de signal d’alarme, et des mesures de prévention avaient été mises en place.
La longue canicule de l’été 2022 a aussi fait de nombreuses victimes. Un rapport établissait qu’elle avait causé causé plus de 20 000 morts en Europe. J’avais trouvé deux calculs, 20 000 décès dont 10’000 en France (Japan Times) et 15’000 sans compter la France (WHO). De ces deux articles j’avais conclu que 25 000 décès au moins étaient imputables à la vague de chaleur de de l’été 2022. Un calcul récemment publié porte le nombre de décès dus à la chaleur l’année passée à plus de 60 000.
Le premier graphique montre la mortalité hebdomadaire en Europe. Elle est particulièrement importante en hiver, autour de la semaine W01. Cependant, en été 2022 un pic clair correspondant à une augmentation des décès apparaît entre les semaines W28 et W31 . Les températures ont atteint un record autour du 20 juillet, dans la semaine 29 (W29). Les données de mortalité brutes montrent clairement ce pic, un nombre de décès accru, dans la période du 14 juillet au 14 août qui englobe la semaine la plus chaude de l’année passée.

Les calculs basés sur ces données, estiment les décès dus à la chaleur en Europe en été 2022 à 61 672 (intervalle d’incertitude s’étale de 37 643 à 86 807). La semaine la plus chaude de l’été 2022 a provoqué 11,637 décès. Cependant, le bilan cumulé de l’été se monte à plus de 60 000. Les chiffres de mortalité ont été fractionnés par pays, sexe et âge des habitants. Les décès se se sont produits surtout chez les personnes de plus de 80 ans, un peu plus chez les femmes âgées que chez les hommes de cet âge.
| Décès dus à la chaleur | | (par million de personnes) | |
| | Femmes | Hommes | |
| 0- 64 ans | 17 | 24 | |
| 65- 79 ans | 144 | 163 | |
| > 79 ans | 1819 | 1432 | |
La corrélation entre décès et anomalies de températures est très significative, ce qui nous certifie que la mortalité est due à la chaleur.
Les visualisations des données par ville et par pays montrent que la mortalité augmente systématiquement dans des zones qui subissent des vagues de chaleur (E.D. 2). Les décès excessifs surviennent surtout dans le Sud, en Grèce, en Espagne, au Portugal, et en Italie. Cela s’explique probablement par le fait que dans ces pays plus chauds, les canicules inhabituelles ont élevé les températures au-dessus de 45°C Celsius, touchant aux limites de survie de l’être humain. Cette étude a établi un indice de risque de mortalité calculé sur la base des températures les plus élevés, et il correspond bien aux pays où le nombre maximal de décès a été enregistré.
Les victimes ont souvent plus de 80 ans et la sensibilité accrue des personnes âgées à la chaleur a déjà été montrée précédemment. Les auteurs ont calculé une regression pour établir la relation entre température et mortalité, et l’ont ensuite affiné en incluant un effet spécifique de chaque pays et le pourcentage de personnes de plus de 80 ans.


La température lors de l’été est représentée dans la figure du haut. Sur celle du bas, nous constatons que la mortalité augmente clairement avec la température. Elle touche plus de femmes que d’hommes. La courbe des décès suit de près celle des températures, la corrélation est claire.
Je regrette un peu que les causes de décès et les co-morbidités n’aient pas été examinées, pour exclure un éventuel pic du covid en été mais c’est un point technique.
Le nombre de décès en France a d’abord été annoncé à 10’000 par le Japan Times. Cette nouvelle étude l’estime à environ 5000. L’INSERM commente cependant que les chiffres de mortalité journalière français sont plus élevés que les chiffres hebdomadaires utilisés dans ce papier. En utilisant ceux-ci, ils estiment les décès dus à la chaleur en France à 7000. Cela indique que les valeurs annoncées par cette étude ne sont pas du tout surestimées, la mortalité réelle pourrait même dépasser les 61 000.
Effets de la chaleur
Les décès de chaleur interviennent surtout chez les personnes âgées, particulièrement au-dessus de 80 ans. La mortalité semble plus élevée chez les femmes. En Chine aussi, la mortalité dans les vagues de chaleur touche plus les femmes, selon une étude de 2022 (Sciencedirect) .
D’autres décès se sont produits suite à des coups de chaleur, chez des travailleurs physiques, dont un est tombé d’un toit. Les températures élevées apportent aussi d’autres risques pour la santé. L’OMS communique que la chaleur aggrave souvent les maladies préexistantes, en particulier les problèmes cardiovasculaires, le diabète et l’asthme, et peut mener à l’handicap.
Les jeunes travailleurs physiques soumis à une chaleur extrême développent parfois des maladies rénales chroniques qui les handicapent pour le reste de leur vie. L’exposition à la chaleur peut provoquer des lésions rénales quotidiennes, qui peuvent altérer cumulativement la fonction rénale et entraîner une MRC soit directement, soit en exacerbant les atteintes rénales causées par d’autres expositions environnementales (NEJM). Cette maladie a déjà causé des dizaines de milliers de décès dans le monde (AFP).
Les fausses couches des femmes semblent de 30% plus fréquentes en été. Elles se produiraient même 40% plus souvent en début de grossesse. Des données obtenues sur les vaches indiquent que les fausses couches en début de gestation passent de 2% à 12% au cours des mois chauds. Elles renforcent les observations faites sur les humains. La chaleur pourrait perturber la circulation sanguine, dévier le sang de l’utérus vers la peau, endommager directement le placenta ou l’embryon. Celui pourrait aussi subir des modifications épigénétiques qui changeraient l’expression des gènes et empêcheraient un développement correct. Une étude est en cours pour établir ces risques (Science).
Cet été les températures ont aussi été très élevées. En Chine, elles ont atteint un nouveau record de 52°C. La France, la Grèce, l’Italie, l’Espagne, l’ Algerie et la Tunisie ont aussi enregistré de nouveaux records de température. Par exemple, Figueres en Catalogne, proche de la frontière française a atteint 45.4 °C le 18 iuillet, et une station en Sardaigne a relevé 48.2°C le 24 juillet. En Algérie la température la plus haute s’élevait à 48.7°C et en Tunisie, à 49°C, et en Iran à 50°C. Les feux de forêt dévastent le Canada, ainsi que les régions méditerranéennes, la Grèce, l’Italie, l’Algérie et l’Espagne. Les incendie de Grèce semblent les plus importants depuis 21 ans (OMM).
La température des océans a atteint un nouveau record début août ce qui pourrait annoncer des nouvelles vagues de chaleur (lien).
Les études d’attribution montrent que ces canicules ne se seraient pas produites sans réchauffement anthropique (OMM). Elles sont déjà pénibles, causent déjà des dizaines de milliers de décès, réduisent la capacité de travailler, provoquent des fausses couches ou des dommages chroniques.
Selon les prévisions, elles seront plus fréquentes et plus fortes, les températures atteindront des nouveaux extrêmes. Un jour, il fera probablement fera 45°C à Paris et 55°C en Espagne. Les risques augmenteront beaucoup. Les calculs de mortalité actuels pourraient permettre de mettre en place des mesures préventives lorsque l’Europe subira des canicules extrêmes.

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