Bill Gates a récemment fait une déclaration particulièrement irréfléchie, « I don’t use unproven methods such as trees, are we the science people or are the we idiots ? » (vidéo de l’interview, min 18, commentaire), ce qui veut dire « Je n’utilise pas de méthodes non prouvées telles que les arbres, sommes-nous des scientifiques ou des idiots ? ». C’est peut-être la pire phrase qu’il ait prononcé de toute sa vie. Bill, en ce qui me concerne, je suis une scientifique. J’aimerais t’expliquer deux ou trois points.
Les températures de la Planète ont atteint un nouveau record en septembre, la valeur maximale précédente a été dépassée de 0.5°C (JL). Si cette vitesse de réchauffement continuait, la Terre serait de 5°C plus chaude en trente ans, et de nombreuses régions de l’Europe de 10°C plus chaudes, nous espérons donc que ce saut restera une exception, et la météo possède bien sûr une variabilité intrinsèque. El Niño provoquera probablement un réchauffement supplémentaire au printemps 2024, il atteint généralement son apogée à cette période de l’année. Et les prochaines décennies pourraient bien apporter des températures plus élevées et des catastrophes plus graves. De plus, le réchauffement provoque l’acidification et la désoxygénation des océans. L’eau plus chaude, appauvrie en oxygène ne permettra la survie de nombreux poissons, leurs habitats possibles se réduiraient et elle garderait cette température longtemps. Même un réchauffement momentané à 2°C affecterait la vie des océans pour des centaines d’années (CSIRO-Météo France). Les forêts tropicales pourraient aussi succomber à une année particulièrement torride, et d’autres boucles de rétroaction déstabiliseraient plus encore les conditions de vie sur Terre. Il faut donc garder le climat terrestre à une température aussi basse que possible.
Pour cela, nous devons limiter au plus vite le CO2 atmosphérique. Les promesses actuelles des Etats sont insuffisantes même pour atteindre les objectifs de la COP21. Il faudrait extraire de l’atmosphère entre une et trois gigatonnes supplémentaires d’équivalents de dioxyde de carbone (lien).
Les arbres sont la façon la plus fiable de réduire le carbone atmosphérique. Celui -ci devient bois, car les arbres sont composés à moitié de carbone. Il enrichit aussi le sol grâce aux feuilles qui tombent et aux racines. Celles-ci nourrissent un écosystème de bactéries et d’animaux, aussi composés pour moitié de carbone. De plus, la végétation retient et protège le sol, tempère le climat local, et favorise la formation de nuages de taille normale. Notre biosphère fonctionne ainsi depuis plus de 300 millions d’années, bien avant l’apparition de l’Humain, et nous y sommes adaptés. De nombreuses études scientifiques préconisent ce type de solutions, et il y a plusieurs façons complémentaires d’augmenter le nombre d’arbres sur la Planète.
Nouvelles études scientifiques sur la capture du CO2 par la végétation
Une étude récente propose trois voies pour réduire l’effet de serre : d’une part la réduction des différents gaz à effet, d’autre part une augmentation de la capture de carbone, et finalement la réduction de la déforestation. Le contrôle des gaz fluorés peut être effectué par l’exigence de meilleurs réfrigérateurs ou le recyclage des anciens, le protoxyde d’azote et le méthane sont émis par des processus agricoles, et pourraient être réduits. Une taxe sur les émissions agricoles pourrait être nécessaire pour y parvenir et acceptable pour le public (lien). Cependant, les solutions les plus évidentes sont la capture du carbone et l’arrêt de la déforestation (lien). La végétation semble la meilleure technologie disponible aujourd’hui à grande échelle.
Les forêts boréales et tempérées sont maintenant les principaux puits de carbone de la Planète (lien). A l’échelle mondiale, les stocks de carbone de la biomasse terrestre ont augmenté entre 2010 et 2019 d’environ 500 millions de tonnes de carbone par an, en particulier dans les régions tempérées et boréales, ou les conditions climatiques ont favorisé la végétation aux cours des dernières décennies. Cependant, nous pouvons regarder autour de nous et constater qu’il y a encore de la place pour des nombreux arbres ou arbustes. Les jungles tropicales, plus anciennes et dégradées par la déforestation, les incendies et la sécheresse, sont aujourd’hui presque neutres en carbone. Elles en émettaient même un peu. Cependant, si la surface boisée augmentait dans ces régions, si de nouveaux arbres reprenaient sur les terres défrichées, ils capteraient du carbone. Cette année, le nouveau président Brésilien Lula a déjà réduit la déforestation de l’Amazonie de deux-tiers. C’est formidable, il faudrait aussi laisser les arbres repousser dans les zones déforestées.
Les terres abandonnées
Par contre, de nombreux champs ont été abandonnés sur la Planète depuis 2003. Les raisons sont diverses : la dégradation des terres, les changements institutionnels et socio-économiques, les catastrophes, les conflits armés et l’urbanisation.
Une meilleure gestion de ces champs délaissés serait une excellente solution pour le climat. Ils pourraient produire plus d’aliments ou capter du carbone. S’ils étaient cultivés pour la production alimentaire, la pression pour défricher les forêts se réduirait, ce qui protégerait les forêts existantes. Si les terres cultivées abandonnées étaient reboisées, les jeunes arbres pourraient aider à extraire de l’atmosphère le dioxyde de carbone responsable du réchauffement de la planète et contribuer à l’atténuation du changement climatique.
En analysant les données géospatiales, les chercheurs ont découvert que sur les 101 millions d’hectares de terres cultivées abandonnées dans le monde, 61 millions d’hectares étaient propices à la culture. Le rendement de ces terres a été calculé d’après celui des champs environnants. Elles permettraient de produire suffisamment de nourriture pour nourrir entre 292 et 476 millions de personnes par an, et, avec l’aide d’améliorations agricoles telles que l’irrigation, elles nourriraient jusqu’à un milliard de personnes.
En outre, les chercheurs ont également établi que 83 millions d’hectares de champs incultes dans le monde étaient propices au reboisement. Si des arbres y poussaient, ils pourraient absorber jusqu’à 1 066 millions de tonnes de dioxyde de carbone par an. La gigatonne de gaz carbonique dont nous devons disposer pourrait donc être absorbée par des arbres plantés sur les terres inutilisées. Cela suffirait pour atteindre les promesses de Paris.
Si l’usage des terres est optimisé, avec les terres les plus fertiles réservées pour l’agriculture, l’afforestation capterait encore environ 750 Mt de CO2 (lien). Certaines terres agricoles pourraient de plus être couvertes de noyers, de marronniers, d’amandiers, de moringa qui nourriraient les populations. Les zones adaptées surtout au reboisement devraient y être consacrées immédiatement.

Arbres oxalogènes
Plusieurs scientifiques soulignent qu’il vaut mieux éviter les monocultures, privilégier les forêts variées ou, encore mieux, la repousse naturelle. Chaque région devrait probablement être examinée séparément, et une solution adaptée choisie. La reforestation artificielle devrait seulement être pratiquée là où les arbres ne prennent pas spontanément.
Un autre problème est l’albédo, provoqué par la couleur de la surface. Un désert de sable clair ou l’herbe jaunie renvoient plus de rayons de soleil que les arbres, il faut prendre cela en compte dans la planification des plantations, d’où le choix des eucalyptus à certains endroits. Par contre, les plantes enrichissent le sol en carbone et le stabilisent.
D’autres solutions, telles que l’intégration des arbres dans les zones cultivées et l’agriculture de conservation permettent aussi une capture de carbone accrue. L’agroforesterie peut permettre à l’agriculture de supporter la chaleur et l’irrigation pourrait être développée et bénéficier d’innovations technologiques.
Un autre article présente les arbres oxalogènes. Ceux-ci sécrètent dans le sol une molécule que des bactéries spécifiques, transforment en dépôts de carbonate de calcium. Par la photosynthèse l’arbre produit de l’acide oxalique dans ses tissus : feuilles, écorce, racines. C’est le cas de tous les arbres, mais la production de certains est plus abondante. L’acide oxalique est transformé en carbonate de calcium. Une étude récente propose de planter de tels arbres sur les terres arides en ajoutant au sol les bactéries spécifiques qui provoquent la formation du carbonate de calcium (lien). Ils pourraient capter encore plus de carbone sous une forme stable. Une combinaison optimale de sol, type d’arbre et bactéries pourrait améliorer le sol et y immobiliser le carbone. Si cela fonctionne bien, celui-ci serait déposé dans le sol pour une longue période, et sinon les arbres eux-mêmes en accumuleront dans leurs troncs, branches et racines. Ces plantations utiliseraient des zones désertiques ou en voie de désertification. Elles pourraient prospérer sur les versants nord des collines, un peu plus humides et contribuant moins à l’albédo.
Les solutions basées sur la Nature pourraient nous permettre d’atteindre et même de dépasser les promesses de Paris. Je ne demande pas du tout de remplacer les panneaux solaires par des arbres. Je crois que le timing est essentiel, et qu’il nous faut faire, plus vite, pour assurer la sécurité de l’Humanité, tout en continuant le remplacement des énergies fossiles par les énergies renouvelables, il faut multiplier les solutions naturelles de capture de carbone l’année prochaine. Climeworks recommandé par Bill Gates en éliminera peut-être assez dans trente ans, mais ce jour-là nos villes pourraient ressembler à la Libye dévastée par l’inondation récente, où des immeubles entiers ont été emportés par les flots. Un réchauffement d’un degré a déjà apporté plus d’un mètre de pluie de pluie par endroit, et une température de 49.8°C au Canada ou de 60°C au Bahrein. Ces valeurs sont clairement à la limite du supportable pour l’humain, et celle-ci sera de plus en plus souvent franchie. En Australie, les eaux ont submergé une ville jusqu’à une hauteur de 17 mètres. Nous verrons de toute façon des catastrophes plus graves. des inondations croissantes sont prévues par le GIEC. Plantons aujourd’hui les arbres qui capteront les carbone et nous protégeront des aléas du climat dans dix ans. Il vaudrait même mieux utiliser des plantes qui absorberont beaucoup de carbone dans quelques années déjà. Des nombreuses initiatives en ce sens ont déjà commencé (menées par exemple par prof. Tom Crowther), mais elles pourraient changer d’échelle. L’agroforesterie pourrait permettre d’en planter plus. La question de l’exploitation des cultures dans quarante ou cinquante ans est secondaire par rapport à la maîtrise du climat au cours des prochaines décennies. Les forêts ne survivront pas toutes au changement climatique, aux feux, aux sécheresses et aux maladies nouvelles. Nous pourrions bien en perdre la moitié, alors il faut en prévoir plus, une quantité suffisante pour sauver la Planète.

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